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Le long chemin qui mène à la Chaire :
1- En guise de lancement… (2002)
Occupant maintenant une chaire, je me suis dit que je devrais peut-être regarder dans le dictionnaire ce que cela voulait dire. Le petit Larousse indique que dans les temps anciens c’était en fait une sorte de siège, une chaise, à haut dossier et accotoirs pleins. Plus récemment, bien sûr, une chaire est une estrade, une tribune à partir de laquelle un professeur ou un prédicateur parle à son auditoire. Cela désigne aussi le siège apostolique, celui du pape qui occupe la chaire de St-Pierre, ou un siège épiscopal… Pour ma part, si j’avais à choisir, je me dis parfois que je choisirai plutôt chaise, je dirai même chaise longue, au soleil, devant la plage… Hélas, je n’ai pas à choisir. En acceptant l’honneur qu’on me fait d’occuper cette chaire, je me promets plutôt de mener une vie en bâton de chaise. Le Larousse dit qu’il s’agit de vivre de façon agitée, déréglée.
On m’a demandé de vous décrire le contenu de cette vie de bâton de chaise. Je ne me rappelle pas exactement de ce que j’ai fourni à mon distingué collègue, qui est aussi le directeur de cette vénérable maison, mais je peux vous dire ce qui m’anime et donc ce que j’ai l’intention de vraiment faire de cette chaire.
D’abord, j’ai la chance de faire un métier que j’aime beaucoup. Tellement que si j’étais riche, j’aurais payé juste pour le faire. Dans ce métier, je passe ma vie à apprendre, à découvrir, à me rapprocher du grand mystère. Parfois, je me sens comme un enfant dans une sorte de caverne d’Ali Baba. Je suis fasciné par tous les trésors que je découvre… Le seul problème, c’est que ces trésors ne peuvent pas être utilisés par celui qui les découvre. Mes collègues et moi, si nous sommes chanceux, nous sommes est en quelque sorte condamnés à rester pauvre! Chaque fois qu’on essaie de toucher aux trésors on s’éloigne de la caverne. Alors, cette Chaire sera pour l’essentiel consacrée au développement de la connaissance et en partie à la diffusion de celle-ci. Qu’elle serve aux autres, si on ne peut l’utiliser pour soi!
Mon domaine de prédilection est le management stratégique international. Chacun de ces mots est important. Je m’intéresse à l’émergence, au fonctionnement et au développement des organisations dans leur totalité. Comment ces organisations se constituent-elles dans leur environnement? Quels rôles les acteurs qui affectent directement leurs tâches, comme les concurrents, les appareils de l’état, jouent-ils dans le succès ou l’échec? Quels rôles sont joués par les idées dominantes de leur environnement, notamment les normes, les aspects culturels-cognitifs, les comportements acquis, les institutions? Comment dans ces organisations fait-on pour que l’action collective soit convergente? Ce sont là quelques unes des questions que je me pose. L’aspect international souligne simplement le niveau de complexité auquel je vais m’intéresser. Les cultures, religions, attachements nationaux, la diversité, sont des facteurs qui viennent éluder notre entendement et accroître donc la complexité pour ceux qui dirigent.
Ce que nous savons en matière de gestion en situation de complexité est infime. Je me promets donc que cette chaire va apporter une contribution en la matière. De manière plus spécifique, je viens d’un pays en développement qui est lui-même dévasté par les difficultés qu’il y a à gérer des ensembles complexes. L’un de mes objectifs est donc de faire quelque chose d’utile pour les pays en développement et pour tous ceux qui travaillent avec eux. Cet angle est en fait tout à fait pertinent pour toutes les organisations, y compris celles qui nous entourent. En effet, les pays en développement sont à mon avis des territoires où tout se passe de manière accélérée. On peut donc apprendre beaucoup sur le fonctionnement des organisations en général. Par exemple, l’un des thèmes rattachés aux pays en développement est celui du management stratégique en situation de grande contrainte. Les organisations, à travers le monde, et en particulier dans notre environnement ici, vont connaître des situations de contraintes de plus en plus grandes (environnement, démocratie au travail, éthique et bien sûr diversité croissante des employés et des clientèles) et alors les expériences, heureuses ou malheureuses, des pays en développement, si elles étaient mieux étudiées, pourraient se révéler particulièrement utiles.
Ce travail sur les pays en développement va recouvrir certaines des questions qui passionnent nos dirigeants en Amérique du Nord, notamment celles ayant trait au développement différencié. Comment les firmes choisissent de s’implanter ici ou en Virginie du Sud est une préoccupation très semblable à celle des pays en développement.
Par ailleurs, j’ai passé une bonne partie de ma vie à travailler dans l’industrie de l’énergie et je vais alors m’évertuer à valoriser cela en amenant la chaire à s’intéresser aux questions qui préoccupent les dirigeants des industries de l’énergie.
Aux plans conceptuels, je vous ai parlé de complexité, mais je vais beaucoup insister dans cette chaire sur les déterminants institutionnels de la complexité. La nouvelle théorie institutionnelle des organisations sera l’un des territoires où j’ai l’espoir que nous apporterons des contributions significatives. Nous ferons un lien plus fort entre les concepts traditionnels du management stratégique, la stratégie, la structure, les systèmes, et les concepts plus soft, plus insaisissables, des valeurs, des croyances, des normes, des idées qui dominent nos comportements et que nous prenons pour acquis.
Finalement, la chaire promet peut-être une vie en bâton de chaise, mais c’est une vie que personne ne nous impose. Nous la choisissons. Pour ma part, je la choisis aussi parce que j’espère qu’elle permettra des échanges plus riches, plus féconds avec mes collègues et avec mes étudiants. Je mettrais les ressources qui sont mises à la disposition de la chaire au service du développement d’une communauté de chercheurs intrigués par la vie des organisations et passionnés par le travail qui permet de mieux la comprendre.
Merci à tous ceux qui ont contribué à la création de cette espace de réflexion. Merci à tous ceux qui nous font l’amitié de venir s’associer à ce lancement. Merci en particulier à mes collègues qui, comme moi, ont contribué au développement du Cétai et des activités internationales de l’Ecole et qui rendent aujourd’hui possible une telle chaire. Je voudrais finalement dire merci à ma famille (Joëlle, Qaïs, Cheikh et sa famille), à mes amis (Ahmed, Fethi, Rachid et les autres), à mes étudiants (Alidou, Cesar, Valérie et les autres), ainsi qu’à tous ceux qui sont venus aujourd’hui m’encourager dans cette nouvelle aventure. J’espère que lorsque j’aurai quitté cette chaire, ceux qui resteront diront que j’en ai été digne.
2- La vie académique (2005)
Ce n’est pas que je sois vieux, mais tout de même… j’ai le sentiment d’avoir vécu quelques siècles et cinq vies très différentes. La vie académique a été la cinquième. Elle est venue par hasard. Je m’étais arrêté pour une pause dans ma quatrième vie et la pause a débouché sur un univers que je ne soupçonnais même pas !
J’avais pris en 1976-77 une année sabbatique parce que j’étais fatigué du travail incessant auquel je m’astreignais depuis dix ans. Comme je ne savais rien faire d’autre que la gestion des usines pétrochimiques et qu’il me fallait du temps pour apprendre, je m’étais dit que je pourrais en attendant faire une maîtrise en gestion. Sloan School m’a accepté dans leur prestigieux Sloan Fellow program, à cause de l’expérience que j’avais déjà eue comme gestionnaire.
Je n’avais pas été particulièrement impressionné par les enseignements que j’avais eus à MIT. Certes les professeurs étaient très bons, mais ils enseignaient des choses qui me paraissaient complètement inutiles. En particulier, moi qui venais d’un pays en développement je cherchais la science américaine qui allait nous sauver et je m’apercevais qu’il n’y avait aucune science disponible pour nous. Plus tard, je finis par comprendre que les pays en développement n’ont pas d’autre choix que d’inventer leur propre science. Quoi qu’il en soit, la déception était palpable lorsque je rencontrais le plus remarquable des enseignants : C. Roland Christensen, que tout le monde appelait Chris. J’ai mis au moins deux ans à me permettre cette familiarité, mais pour moi, il fut comme le messie.
Alors Taïeb, comment trouves-tu ton expérience dans cet antre de la technologie occidentale? Je répondis ma déception. C’est alors que Chris me regarda avec intérêt. Tu sais, dit-il, tes préoccupations sont plutôt Molles, alors que tu es ici dans un territoire où on ne s’intéresse qu’à ce qui est Dur! Si tu voulais continuer à étudier, il faudrait que tu ailles vers une école qui enseigne des choses plus molles! Je ne savais pas trop de quoi il parlait, mais mon intuition me disait qu’il était suffisamment beau (il était attentif et ses yeux étaient intenses) pour voir clair. Quelles écoles sont soft? Il y en a beaucoup. Moi, je viens de l’une d’entre elles qui est juste en face de l’autre côté de la Rivière Charles. Mais, je voudrais te donner un petit conseil Taïeb. Il me raconta une petite histoire d’un grand gourou qui avait reçu un grand homme d’état américain venu lui demander conseil. Il le fit entrer et lui servit du thé dans une tasse et il versa jusqu’à ce que la tasse se mit à déborder. Le grand homme d’état se leva et dit : Mais gourou ne voyez-vous pas que cette tasse est pleine. Elle ne peut pas en prendre plus ! Le gourou le regarda alors et lui dit simplement : Oui, et vous M. le grand homme d’état, vous êtes comme cette tasse. Vous êtes trop plein. Vous ne pouvez pas prendre de conseils! J’ai l’impression Taïeb, ajouta Chris, que tu es trop plein de l’Algérie. Si tu veux apprendre, il faudra que tu t’en éloignes!
Avec le recul, cette petite phrase valait bien une année d’étude à MIT! J’ai fini naturellement à Harvard. J’avais eu de bonnes notes à MIT, mais j’avais surtout été chanceux d’arriver à un moment où Harvard Business School voulait accroître le nombre d’étranger dans ses programmes avancés.
Chris avait eu raison. D’abord HBS était l’école qu’il me fallait. Enfin, je rencontrais mes vraies limites. Les gens que je rencontrais étaient tous meilleurs que moi dans tout! Surtout, il n’y avait pas là, du moins dans le programme de doctorat, le comportement ostentatoire qu’on voit parfois chez les universitaires de la gestion. En général, toutes les personnes que j’ai rencontrées à Harvard étaient comme marquées par une sorte de grâce. Elles étaient non seulement bonnes dans ce qu’elles faisaient, mais elles étaient bonnes tout court! J’ai rarement rencontré la générosité et le cœur que j’ai trouvés dans cette école. Moi qui n’avait entendu parler de MIT et Harvard que quelques semaines seulement avant de décider d’aller aux États-Unis, je me retrouvais dans ce que ce pays avait généré de plus impressionnant en termes de comportement universitaire. Bien entendu, ce fut un grand choc!
Ma quatrième vie m’avait préparé à une vision dégradée de l’Amérique. Je revois encore les images qui se bousculaient dans ma tête, avec des noirs poursuivis par des policiers retenant des cerbères bergers-allemands. Voilà que je me retrouve dans un pays où les gens sont libres mais me surprenaient par leur qualité humaines. Il a fallu que je fasse un réexamen complet de mes valeurs. La crise dura quelques mois, mais j’en suis sorti en trouvant un juste milieu dans mes jugements.
Au doctorat, j’étais plutôt moyen. Ce n’était pas mes capacités intellectuelles ou mes capacités de travail. C’était plutôt que mes valeurs étaient tellement dérangées que je ne savais plus comment me comporter au plan académique ou professionnel. Mes premiers examens furent de lamentables échecs. En particulier, il y eut un examen qu’à Harvard on appelait Administrative Point of View. C’était quelque chose de très pratique et en général toutes les personnes qui avaient de l’expérience passaient sans coup férir. Le problème était que mon expérience était totalement différente. Elle était dominée par des idéaux, alors que dans les affaires en Amérique il valait mieux être cynique et rude. Je n’arrivais pas à comprendre cela. De plus, cela tranchait avec ma vision de l’Amérique médiatisée par Chris. C’est lui qui est venu encore une fois me sortir de là !
Après mon deuxième échec, j’étais un peu désespéré lorsque je reçu un message qui disait en gros : «Ne t’inquiète pas Taïeb. Cela arrive aux meilleurs !» Je retrouvais le sourire et la vie. Harvard a été ensuite une brève partie de plaisir. J’ai tout aimé, les cours, les profs, les étudiants, Cotting house (la maison des doctorants), les parties, le campus, Jo Bower et la découverte enfin de l’Amérique sans fard.
Vers la fin de mon séjour, un jeune professeur de McGill était venu faire une présentation. Je n’y avais pas assisté. Mais Mintzberg avait dit à Jo, après sa présentation qui n’avait pas impressionné les bonzes de HBS, qu’il cherchait des candidats profs pour McGill. Va voir Taïeb lui a-t-il répondu, il est peut-être encore disponible. Henry est venu me voir à Cotting House et autour d’un café il m’a demandé si j’étais intéressé par Montréal. Je lui ai dit que je n’avais rien contre Montréal, que je ne connaissais pas, mais je n’avais pas l’intention d’enseigner. Je voulais retourner dans mon pays et faire le gestionnaire ! Mais pourquoi ne viendrais-tu pas pour une semaine? Pourquoi pas lui dis-je et c’est ainsi que par un radieux jour du mois de mai j’ai débarqué à Montréal, que je n’ai plus vraiment quitté. J’ai certes fait encore une tentative pour rentrer en Algérie mais elle a tourné court.
Le monde est ainsi fait que ma tentative en Algérie m’a plutôt permis de passer deux ans à Paris, une ville où j’avais étudié et que j’aime beaucoup. L’ESSEC qui m’avait fait une offre en même temps que McGill m’a récupéré lorsque j’ai amorcé une retraite hâtive après mon essai en Algérie. J’ai pensé un peu à l’idée de rester définitivement à Paris, mais rapidement Joëlle (ma compagne) et moi avons réalisé que Montréal était une ville imbattable !
Beaucoup de jeunes arrivent au monde académique pour une carrière. Je n’avais pas du tout cela en tête. J’avais encore la fièvre que j’avais héritée de ma quatrième vie de mieux comprendre les raisons du sous-développement et d’apporter une contribution qui permettrait de le vaincre. C’était bien sûr un peu naïf, mais cela m’a soutenu et surtout m’a permis d’avoir l’attitude d’un enfant face à la connaissance. Tout m’impressionne encore et même si je ne peux prendre aucun des objets ou des trésors, je suis heureux dans cette caverne d’Ali Baba.
Je ne veux pas trop parler des hauts et des bas de la vie du professeur, pour ne pas révéler les côtés obscurs de ce merveilleux métier. Tout de même il faut dire que les hauts sont surtout ceux liés aux interactions avec les étudiants. Les étudiants sont la raison d’être des profs. Ils sont le plus important élément dans ce que nous faisons. J’ai d’ailleurs adapté pour affichage sur ma porte une déclaration remarquable du Mahatma Gandhi et qui disait : «Le citoyen est notre plus important visiteur. Il n’interrompt pas notre travail, il en est l’objet. Nous ne lui faisons pas une faveur en le servant, il nous en offre le privilège». Sur ma porte, j’y ai remplacé Citoyen par Étudiant. Avec le temps, je crois de plus en plus à cette déclaration. Elle dit l’essentiel de la philosophie qui m’a nourrie jusqu’à aujourd’hui. Les hauts ont aussi à voir avec les collègues, mais peut-être avec quelques uns d’entre eux devrais-je dire. Lorsqu’ils sont en confiance, ces êtres remarquables que sont les chercheurs et les enseignants peuvent être des modèles impressionnants. Les bas du milieu académique ont aussi un peu à voir avec les profs, ces êtres fragiles qui ont peu de repères concrets pour asseoir leur entendement. La vie à proximité les uns des autres, la rivalité et l’inexpérience pratique peuvent mener certains à des mesquineries qu’ils regrettent souvent très vite. Quand on les a rencontrés, on comprend pourquoi elles marquent tous ceux qui les subissent. Le bas le plus important dans le monde académique est le fonctionnement de l’institution d’accueil. Les universités sont perçues par les universitaires comme les bureaucraties les plus effroyables, insensibles à leurs talents et méprisantes pour leurs rares faiblesses. Si j’avais à reconstruire le monde académique, je le reconstruirai autour de petits îlots de connaissances qui rayonneraient sans avoir à passer par des administrations centralisées. Ce serait moins efficace, mais sûrement plus satisfaisant pour les professeurs et les étudiants.
Le rapport à l’argent est toujours délicat pour les universitaires. Avec le recul, je crois de plus en plus que l’argent est une sorte de malédiction. Les hommes, ayant une peur viscérale de la déchéance, y voient souvent la protection contre la misère. Ils ne réalisent pas qu’il peut aussi apporter une misère encore plus grande et plus profonde lorsqu’on n’a pas d’idéaux ou de grands objectifs pour mobiliser son âme. Les universitaires se plaignent souvent de ne pas avoir assez d’argent. Certains finissent par penser qu’on n’apprécie pas leurs contributions à leur juste valeur. Certains vendent avec énergie leur temps et leurs créations pour tenter de s’enrichir. La plupart finissent déçus.
Le monde académique doit rester à mon avis un monde économiquement modeste. L’attachement au matériel doit rester très faible pour permettre les élans les plus créateurs pour la société et les plus satisfaisants pour les personnes concernées. Les universitaires sont les plus proches d’une intuition profonde sur la vraie nature de notre monde. Ils comprennent beaucoup de choses que la moyenne des personnes ne fait que soupçonner. Mais cette compréhension est tellement fragile et délicate qu’ils ne peuvent l’exprimer qu’imparfaitement et ne peuvent l’utiliser à des fins d’enrichissement matériel. Ils sont meilleurs lorsqu’ils ont une spiritualité élevée.
Pour ma part, j’ai aussi constaté que les découvertes que j’ai faites sont toutes considérables pour moi, bien qu’apparemment insignifiantes pour le monde. Avec le temps, je me rends compte combien des choses relativement simples prennent un temps considérable pour une compréhension fine. Même dans des choses que je suis supposé maîtriser convenablement après 25 ans de carrière, comme lire et écrire, je découvre tous les jours des façons de faire qui améliorent mes perceptions et mes pratiques. Ce qui me désole c’est que cet apprentissage est incommunicable. Je vois mes étudiants suivre le même chemin sans trop savoir comment les amener à des niveaux de compréhension plus élevés plus vite.
Le monde académique est aussi très menacé. C’est le dernier refuge d’une réflexion large et ouverte. Hélas, l’industrialisation est en train de l’atteindre à une vitesse incroyable. La «technologisation», la spécialisation de plus en plus grande et la recherche de la performance mesurable fait de ce métier un métier de plus en plus standard et de plus en plus prolétarisé. Le monde perd ainsi son âme en réduisant la réflexion large et universelle à la portion congrue. La perte de sens que chacun constate vient aussi de la réduction progressive de l’espace de liberté et de construction de sens que constituent les universités.
Actuellement, je travaille beaucoup pour préserver mon espace de liberté, mais je me rends bien compte que c’est un combat perdu d’avance. C’est là où on se rend compte qu’on ne peut être sauvé ou damné que collectivement. À cause de cela, je balance entre les journées d’enthousiasme que m’inspirent mes jeunes étudiants encore pleins d’idéaux et les journées de tristesse que la bureaucratisation de la vie et sa politisation effrénée m’imposent.
Je travaille de plus en plus pour garder la foi. Je ne suis aussi sûr que je l’étais au début qu’un jour on pourra faire des découvertes qui feront que la nature humaine soit meilleure. La barrière ou la difficulté importante vient surtout du fait que les sciences sociales sont restées des sciences molles qui n’ont qu’un «effet doux et insensible» sur l’action. Les dirigeants de toutes sortes prennent connaissance de ce qu’on sait mais considèrent qu’ils peuvent le transgresser impunément. Ils expérimentent encore et encore ce que nous savons depuis des lustres. Ils ne rejettent pas tout à fait la connaissance au plan social et organisationnel, mais considèrent qu’ils peuvent la plier à leurs exigences. Le résultat c’est beaucoup de pliage expérimental qui serait bon pour le laboratoire mais qui est catastrophique pour la vie réelle. Par exemple, j’observe beaucoup les pays en développement et je suis toujours impressionné par leur incapacité à fonctionner de manière raisonnable. Ils créent des conditions qui de toutes évidences sont paralysantes, mais les dirigeants ne peuvent pas se résoudre à lâcher du lest, à faire confiance à la vie, à laisser de la place aux autres, à écouter, à respecter la différence et la contestation. J’observe alors l’affaiblissement qui en résulte et les ravages que vient faire la corruption dans un corps fertile et affaibli.
Voilà pour la première partie de ma cinquième vie. Les questions liées au développement des connaissances et à mes étudiants sont décrites dans un résumé présenté par ailleurs. Dans les textes qui suivront plus tard, je vais parler de la quatrième, troisième, deuxième et première vie dans cet ordre là. Mais soyez patient avec moi. Pour survivre, je dois aussi publier un peu dans mon domaine…
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